Sororité
Elle est là, devant moi.
Elle me raconte son histoire.
Nathalie a mon âge. Nous avons été voisines, dans la même résidence, il y a vingt ans.
Nos enfants étaient dans la même classe sans être amis.
Nous nous sommes croisées, souvent, de loin, sans vraiment nous voir.
Elle travaillait à temps plein. J’étais installée en libéral.
Nous courions toutes les deux après le temps, toutes les deux privilégiées, en apparence.
Je la trouvais sûre d’elle, un peu distante. En réalité, je ne la connaissais pas.
De loin, nos vies semblaient lisses, réussies : un travail valorisant, un mari, des enfants, un cadre de vie agréable, des vacances au ski l’hiver, au soleil l’été, le tableau parfait.
Puis, j’ai déménagé, j'ai divorcé et elle aussi.
Vingt ans ont passé sans que nous nous revoyions.
Aujourd’hui, en l’écoutant me raconter sa vie, je prends conscience de l’enfermement dans lequel chacune de nous évoluait.
Derrière son sourire et son carré impeccable, elle non plus n’était pas heureuse dans son couple.
Elle aussi tentait de maintenir le cadre, pour protéger ses enfants.
Elle aussi portait cette culpabilité sourde : ne pas s’épanouir malgré tout le confort extérieur.
Elle aussi voulait plus, cherchait autre chose.
Elle aussi était enfermée:
Par ce qu’elle était censée faire.
Par ce qu’elle était censée être.
Par l’idéal qu’elle s’était construit.
Par ce que la société avait déposé dans sa tête sur son rôle de femme, de mère, d’épouse.
Elle aussi était tombée dans le piège de la “femme parfaite”.
Je l’écoute et je ressens une immense tristesse, la tristesse de cette souffrance silencieuse, de cette solitude vécue par tant de femmes qui pensent d’abord à ce qu’elles doivent être pour les autres, avant d’oser être pour elles-mêmes.
Je l’écoute et je me dis que si j’avais su…
Si nous avions pu nous parler à l’époque, je me serais sans doute sentie moins seule, et elle aussi.
Je me demande pourquoi les femmes subissent en silence.
Pourquoi elles s’imposent autant de sacrifices, autant de devoirs.
Peut-être qu’à trente ans, nous n’étions pas prêtes.
Peut-être qu’il fallait aller jusqu’au bout de l’expérience, arriver dans une impasse pour oser ouvrir une autre porte.
Je rêve qu’un jour les femmes osent se parler, q

u’elles osent partager leurs difficultés sans honte, sans culpabilité.
Je rêve qu’elles unissent leurs forces pour s’émanciper.
Et qu’elles vivent enfin en accord avec ce qu’elles sont profondément,
libérées du poids des injonctions.



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