Que libère exactement la libération de la parole ?

En écoutant le podcast "Si besoin" de Nicolas Demorand dans ma voiture, hier soir en quittant mon cabinet médical pour rejoindre La Ciotat, j'ai entendu cette phrase de conclusion :
« Que libère exactement la libération de la parole ? »
Depuis, elle tourne en boucle dans ma tête.
Peut-être parce qu'elle fait écho à ce que je vis depuis plusieurs mois. Peut-être aussi parce qu'elle touche à quelque chose de plus universel : notre rapport au silence, au secret et à la vérité.
On parle beaucoup aujourd'hui de « libérer la parole ». L'expression est devenue familière. Pourtant, lorsque l'on décide réellement de parler, les conséquences sont parfois bien différentes de ce que l'on imaginait.
Mon dernier livre, le onzème commandement, aborde les mécanismes du silence au sein des familles. Il raconte comment certains secrets peuvent traverser les années, parfois les générations, protégés par une forme de pacte tacite auquel chacun participe, consciemment ou non.
Pendant longtemps, je me suis tue moi aussi.
Qui étais-je pour remettre en cause ce qui semblait accepté par tous ?
Qui étais-je pour prendre le risque de rompre un équilibre familial, même dysfonctionnel ?
Puis un jour, j'ai pris conscience des dégâts que ce silence avait produits, sur moi et sur les autres, sur ceux qui avaient subi, sur ceux qui avaient regardé ailleurs.
Alors j'ai décidé de parler.
J'ai voulu comprendre ce qui pousse les êtres humains à se taire: la peur, la loyauté, la culpabilité, le besoin d'appartenir à un groupe où l'espoir que le temps efface les blessures.
J'ai écrit.
Depuis, je découvre que prendre la parole ne libère pas toujours immédiatement.
Parfois, elle isole.
Elle peut provoquer l'incompréhension, la colère, le rejet. Elle vient bousculer des équilibres construits autour du silence. Elle oblige chacun à se positionner.
Et lorsque le groupe a besoin du silence pour continuer à fonctionner, celui qui parle devient alors le problème et il subit l'exclusion.
Pourtant, je ne regrette rien, je ne pouvais pas faire autrement.
Au fil du temps, j'ai compris quelque chose d'essentiel :
Le silence n'est pas toujours protecteur.
Il peut même devenir une prison.
Nous nous racontons parfois que ne pas nommer les choses permet d'éviter la souffrance. En réalité, ce qui n'est pas dit continue d'agir dans l'ombre. Le secret semble nous protéger mais il finit souvent par nous asphyxier à petit feu.
Je suis médecin. Une grande partie de mon métier consiste à poser des diagnostics.
Poser un diagnostic, c'est mettre un mot sur le mal.
Sans ce mot, il est difficile de comprendre ce qui se joue. Il est impossible de proposer le traitement adapté.
Pourquoi en serait-il autrement pour nos blessures psychiques, familiales ou collectives ?
Nommer n'efface pas la douleur.
Mais nommer permet de la regarder en face.
Alors, la question n'est peut-être pas tant celle de la libération de la parole que celle de son empêchement.
Pourquoi certaines vérités sont-elles si difficiles à entendre ?
Pourquoi certaines familles, certaines institutions ou certains groupes préfèrent-ils parfois préserver le silence plutôt que regarder la réalité ?
Peut-être parce que la parole dérange, peut-être parce qu'elle oblige à renoncer à certaines illusions ou peut-être parce qu'elle nous confronte à notre responsabilité.
Oui, la parole peut provoquer de la tempête. Mais cette tempête est souvent à la hauteur de ce que le silence contenait depuis des années.
Aujourd'hui, je ne sais toujours pas si parler libère, en revanche, je sais une chose :
La vie se trouve du côté de la parole, de l'échange, de la recherche de vérité et de la présence à soi-même.
Et si la parole a parfois un prix, le silence, lui aussi, en a un.
La véritable question n'est peut-être pas : « Que libère la libération de la parole ? »
Mais plutôt : Que nous coûte son empêchement ?



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