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Pas un choix, un conditionnement

J’écoute ma jeune collègue, mère d’un petit garçon de douze mois, m’expliquer qu’elle ne peut travailler plus de deux jours par semaine.

Son fils est né prématuré. Il n’a aucune séquelle, mais elle ne veut pas le confier trop souvent à une nourrice.


Je pose la question, presque machinalement :

— Et ton conjoint ?


Le père est salarié. De son côté, le temps partiel n’est pas envisageable.


Encore une fois, le schéma classique se répète.

C’est à elle de sacrifier sa carrière.


Elle l’excuse, le protège presque : il voudrait, dit-elle, mais il ne peut pas.

Je n’insiste pas.


Vingt-cinq ans plus tard, je pensais que les choses avaient changé. Que la condition des femmes s’était améliorée. Il semblerait que pas tant que ça.


J’essaie de lui expliquer que ce temps « gratuit » qu’elle donne aujourd’hui aura un coût : pour ses cotisations, pour sa retraite, pour son avenir professionnel.

Mes arguments glissent.

Elle est coincée dans le rôle qu’on lui a donné. Elle est la mère. À elle de gérer.


Je me revois à sa place, vingt-cinq ans plus tôt.

J’étais comme elle.


J’acceptais que mon conjoint parte travailler à sept heures du matin, avant même que les enfants soient levés, et qu’il ne rentre qu’après le repas du soir.

J’acceptais de reléguer ma profession au second plan pour m’occuper des enfants, de la maison, des loisirs, des relations sociales, pendant que lui se consacrait pleinement à sa carrière.


Il assurait notre sécurité, me disait-il.

C’était un partage. Chacun son domaine. Chacun son rôle.


Je souffrais parfois d’être ainsi assignée à la maison, mais au fond, je ne me rebellais pas.

J’étais partie prenante de ce système sans vraiment le questionner.

Je ne savais pas comment faire autrement. J'avais par rapport à ma mère gagner la chance de travailler, à moi de me débrouiller pour gérer le reste et mon travail à la fois.


Moi aussi, je le plaignais. Je l’écoutais le soir me parler de ses collègues, de ses soucis professionnels.


Aujourd’hui, je sais que nous aurions pu faire autrement.

Si seulement nous avions pris le temps de nous arrêter. De nous poser. D’en parler vraiment.


Tout ce temps donné à mes enfants, je ne le regrette pas. Bien sûr que non.

Être présente, les accompagner, les voir grandir m’a nourrie et a contribué à mon équilibre.

Mais avec un compagnon plus impliqué, j’aurais pu consacrer davantage de temps à ma profession, et mes filles auraient gagné quelque chose d’essentiel : la présence de leur père.


Lui est passé à côté de tout cela.


Il n’allait presque jamais les chercher à l’école.

Il n’était pas là le matin au petit déjeuner,

ni le soir pour le goûter.

Rarement pour le dîner.

Il ne connaissait pas le nom de leurs institutrices — et nous en plaisantions.


Si nous avions fait autrement, il y aurait gagné, lui aussi.

Les choses auraient été plus justes, pour moi comme pour lui.


Ce système qui impose encore aux mères de réduire leur temps de travail ne rend service à personne.

Ni aux femmes.

Ni aux hommes.

Et encore moins aux enfants.


Tous les membres de la famille en paient le prix.


Je rêve d’un monde où l’éducation des enfants serait réellement partagée, où les pères prendraient leur part de façon équitable, où femmes et hommes pourraient trouver un équilibre juste.


Ce soir-là, j’étais en colère.

Contre la société.

Contre les hommes.

Contre les femmes.

Contre le système.


Mais je crois que ma colère la plus vive était dirigée contre moi-même, pour avoir accepté ce modèle pendant tant d’années.


Le changement viendra des femmes, de leur capacité à faire un pas de côté, à refuser d'accepter, à questionner et à remettre en question les habitudes, les transmissions et à inventer une nouvelle façon d'être mère moins lourde de culpabilité et d'injonctions aliénantes.





 
 
 

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hypnodoc

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