Pardon Emma
- Marie-Noëlle Dubost
- 14 déc. 2025
- 3 min de lecture
Pendant des décennies, j’ai détesté Emma Bovary.
Elle incarnait tout ce que je rejetais chez les femmes : la faiblesse, l’inconséquence, le romantisme. Son goût du luxe, son rapport passionnel au monde, son éloignement de la réalité m’insupportaient.
Son naufrage sentimental, jusqu’au suicide, m’horrifiait.
Comment pouvait-elle se laisser aller à ce point ?
Ne pas maîtriser ses émotions, ne pas se reprendre ?
Elle me faisait honte. À mes yeux, elle donnait raison à ceux qui affirmaient que les femmes étaient le sexe faible.
Je la jugeais. Je la condamnais.
Son comportement entachait, croyais-je, toutes celles qui tenaient debout, celles qui faisaient face, qui supportaient leur sort en silence, avec courage.
Je n’aimais pas Flaubert. Je ne le comprenais pas.
Je ne voyais pas dans quel obscurantisme j’avançais.
Toute mon enfance, on m’avait appris à consentir.
À ne pas troubler l’ordre.
À ne pas réclamer plus que ce qui m’était offert.
J’avais un foyer, une sécurité, un cadre : que pouvais-je désirer de plus sans devenir ingrate?
Je ne voyais pas à quel point l’acceptation de ces lois tacites, imposées aux femmes de mon milieu, m’enfermait.
Depuis toujours, j’avais accepté le rôle qui m’était assigné, avec le sourire. Pendant des années, j’ai cautionné un système qui m’avait convaincue que je n’avais de valeur qu’à travers le mariage, que seule, je n’avais pas d’identité propre.
Au fond, ce que je reprochais à Emma, c’était de ne pas faire comme moi.
De ne pas accepter le sort que la société de son époque lui réservait, comme j’acceptais la place qui m’avait été imposée : femme, épouse, mère.
Vous me direz que la société a évolué depuis Emma Bovary.
Je vous répondrai : oui… et non.
Bien sûr, les femmes ont acquis des droits. Elles sont plus libres, grâce aux luttes féministes du XXᵉ siècle.
Mais elles restent entravées par des injonctions contradictoires : travailler et être une mère parfaite, être autonome tout en valorisant son conjoint, être empathique, disponible pour les enfants et le mari, rester jeune, séduisante.
Elles portent encore majoritairement la charge du foyer et des enfants, reléguant souvent leur profession au second plan. Et beaucoup, comme moi autrefois, acceptent cet état de fait et s’en contentent.
Dans mon travail de thérapeute, je rencontre des mères exsangues.
Des femmes qui donnent sans cesse, sans jamais s’autoriser à se donner à elles-mêmes.
Quand je leur demande : « Et pour vous, qui est là ? Qui vous soutient ? »
Un silence lourd me répond. Parfois, il est suivi de larmes.
Je me suis construite avec les injonctions faites aux femmes dans les années 80.
Ma mère était femme au foyer, comme mes deux grand-mères. J’ai appris quelle était ma place. Et le pire, c’est que je l’ai acceptée, puis reproduite, sans heurts.
Un jour, lors d’une fête de famille, l’une de mes tantes exprimait son ennui.
Un homme a lâché cette phrase :
— Elle n’a qu’à s’occuper de ses enfants.
Tout était dit.
Les enfants comme lots de consolation pour des femmes privées de sens.
Je ne me suis jamais rebellée.
Jusqu’au jour où j’ai ouvert les yeux. Le jour où continuer ainsi est devenu insupportable.
Alors je suis partie.
J’ai eu cette chance.
Contrairement à Emma Bovary, j’ai pu choisir une autre voie.
Il m’a fallu traverser le rejet, la solitude, pour comprendre que j’avais accepté ce qu’Emma, elle, n’avait pas supporté.
Emma nous montre le désir de vivre autre chose que l’enfermement bourgeois auquel sa vie était assignée. Elle aspire à plus. Elle rêve d’un idéal d’amour, de liberté, d’intensité.
Je n’avais pas compris qu’en acceptant mon sort avec le sourire, je faisais le jeu d’un système qui maintient les femmes à une place qu’elles n’ont pas choisie.
En respectant les règles, je m’en rendais complice. Je nourrissais ce système sans le savoir.
Depuis que j’ai compris cela, je ne juge plus.
Emma, je comprends l’impasse dans laquelle tu te trouvais.
J’éprouve de la compassion pour toi.
Tu me rappelles tout ce que les femmes sont sommées d’accepter.
Emma ne s’est pas soumise.
Son geste ultime — se donner la mort — fut une manière tragique de refuser la vie que la société lui imposait.
Je salue ton courage.
Et j’ai envie de te demander pardon pour t’avoir si longtemps mal jugée.
À toutes les femmes au destin empêché.
À mes filles.



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